Les violences subies dans l’enfance et à l’âge adulte des femmes sans domicile s’inscrivent dans des rapports sociaux de sexe

Selon Vuillermoz1, le taux de violences, et surtout sexuelles, est plus élevé pour les femmes sans-domicile qu’en population générale. Les violences vécues seraient également plus importantes pour les femmes sans-domicile, que pour leurs homologues masculins2.

Le sans-abrisme suivrait la rupture familiale due à des violences intrafamiliales pour les plus jeunes, alors qu’après environ 25 ans se dessine une autre tendance: la fuite de violence domestique ou les troubles addictifs3. Cela est confirmé pour les plus jeunes, par Jovelin4, ou en ce qui concerne les violences sexuelles plus importantes chez les plus jeunes selon l’enquête SaMenta5.

Selon une répondante6, être tombée dans l’alcool, dans la drogue et dans la rue, était une conséquence inévitable de son enfance. « Je m’en foutais de tout ».

En ce qui concerne les violences sur mineures, pour les femmes, les auteurs sont principalement de sexe masculin, et généralement faisant partie de la famille ou de proches. Les violences sont aussi subies dans la sphère privée et ont un caractère de quotidienneté. Ceci reflète les différences entre les violences subies par les hommes et par les femmes mises en avant par les mouvement féministes7.

A l’âge adulte, le lien entre violence domestique et sans-abrisme est largement reconnu par la communauté scientifique8. Or, la violence est constitutive des relations de conjugalité de type patriarcal9. Et autre violence à l’encontre des femmes, la situation prostitutionnelle peut parfois être à l’origine du sans-abrisme, tant le coût de location des lieux de prostitution est important10, ou lorsque la personne qui en est victime cherche à s’échapper11.

Les violences peuvent également avoir eu lieu dans le pays d’origine ou pendant le parcours de migration12, ou encore être vécues en institution d’aide à l’enfance13. En effet, 30% de la population sdf a eu une enfance institutionnalisée contre 2% en population générale selon l’INSEE14.

Accumulation des violences subies

Au travers de différents récits de vie récoltés15, nous relevons un grand nombre de violences vécues, et exprimées, par les participantes. La reconnaissance de la souffrance est attendue, voir même constitue en un besoin. En effet, certaines femmes rencontrées l’expriment en dehors, avant et après, de l’entretien.

Le lien entre sans-abrisme et vécu difficile est d’emblée reconnu dans une discussion informelle avec les résidentes d’un centre d’hébergement : « Si on est ici, c’est pas pour rien ». Là-bas, elles entendent beaucoup de problèmes, parce que tout le monde là-bas en a.

De plus, une répondante explique que si la vie est difficile, il est plus facile à un moment donné de tout laisser tomber, de se laisser couler ; une autre dira, de se laisser abattre.

Mais de cette attente de reconnaissance qui transparaît, découle aussi en la monstration de la force d’y survivre. L’une des répondantes par exemple, part d’un exemple familial ; mère qui travaille malgré un handicap, grand-mère dure à cuire qui élève les enfants, etc ; et développe un sens de ténacité morale. La nécessité d’être forte, pour surmonter les épreuves, est également exprimée par d’autres participantes. «Faut être fort dans la vie vous savez pour supporter des choses.». L’une d’entre elles, de par sa foi, pense que les événements difficiles n’arrivent à quelqu’un que s’il a la force de les surmonter.

La littérature16 en effet confirme les nombreuses violences vécues antérieurement, et ainsi l’existence d’une vulnérabilité au sans-abrisme associée.

Ainsi, il devient difficile de ne pas se laisser abattre et d’être complètement adaptée à la réalité extérieure, quand les difficultés se sont accumulées et dépassent les ressources actuelles. En effet, un stress situationnel peut seul, dépasser la seuil de tolérance d’un individu et donner lieu à des pertes de contrôle. Le contrôle, au sens large, peut être défini comme « la capacité à élaborer des décisions et mettre en œuvre des comportements délibérés face aux exigences d’une situation »17. Mais en plus, les traumatismes antérieurs peuvent constituer un stress chronique18, notamment par le mécanisme de mémoire traumatique, tant qu’ils ne sont pas intégrés. L’addition du stress situationnel au stress chronique peut ainsi créer une disjonction du circuit émotionnel qui peut, par exemple, prendre la forme de l’indifférence19. Dans le cas de l’abattement, il peut s’agir d’un abaissement du contrôle émotionnel jusqu’à une véritable dépression, dont la maltraitance est également considérée comme étant un facteur de risque20. Ainsi, le vécu difficile s’avérerait être un facteur de risque au sans-abrisme parce qu’il induit un niveau de stress impliquant le dépassement plus rapide du seuil de tolérance de la personne, ce dépassement donnant lieu à un contrôle amoindri. Dès lors que la personne se trouve dans une situation d’ores et déjà précaire, le basculement vers le sans-abrisme est d’autant plus proche.

Impact des violences sur la confiance en soi

Les violences physiques et psychiques sont le pendant négatif de la reconnaissance la plus fondamentale, celle qui a lieu dans la sphère de l’amour. Cette reconnaissance ouvre à la sécurité émotionnelle et c’est la confiance en soi de la personne qui se joue là. Toute forme d’estime de soi repose sur cette base de confiance en soi primordiale. C’est pourquoi les violences physiques et psychiques produisent des identités lésées ou une mort psychique21.

Dès lors, l’environnement familial, permettant la socialisation primaire, est primordial pour le développement psychique de l’individu. En cas de maltraitances, les identifications nécessaires à l’affirmation de soi positive ont pu ne pas être entièrement atteintes et c’est ce que postule Jovelin en ce qui concerne les personnes sans domicile.

Dans le cas de violences à l’âge adulte telles que les violences entre partenaires, la confiance en soi peut être également gravement atteinte.

Le sans-abrisme engendre des rappels traumatiques

De plus, le mode de vie à la rue engendre de multiples rappels traumatiques, renvoyant l’individu à ses blessures. La mémoire se modifie alors, faite de déni et de clivages, pour pouvoir survivre. Selon Quesemand-Zucca, « il ne peut y avoir de mémoire de ce qui a été, si le moment actuel ne peut, plus tard, se représenter lui-même comme élément de mémoire » (p.113). La perte des repères temporels observée parmi le public des personnes sans-abri constitue ainsi l’expression d’un travail d’apaisement, et non d’une simple mémoire22, puisqu’elle ne peut être produite sans entremise.

Violence et santé sont inter-reliées

De multiples traumatismes ont des effets néfastes sur la santé mentale23, alors que plusieurs événements stressants peuvent s’additionner pour équivaloir à un seul événement dépassant les ressources de l’individu24.

D’ailleurs, les personnes sans-abris ayant un trouble psychotique ou anxieux indiquent plus de violences vécues au cours de leur vie que les autres (violences psychologiques et sexuelles25). La consommation d’alcool est considérée comme un facteur de risque partiel, servant souvent à alléger les effets liés à un traumatisme, qui peut lui-même être une cause plus fondamentale du sans-abrisme26.

Ainsi, le risque d’une santé détériorée serait plus élevé pour un femme qu’un homme, à cause au moins de l’exposition différentielle aux violences. Celles-ci ont un effet néfaste sur la santé27. La santé psychologique est notamment directement en jeu au travers des troubles psychotraumatiques, eux-mêmes pouvant donner lieu à d’autres pathologies psychiatriques ou physiques s’ils ne sont pas spécifiquement traités28. La maltraitance infantile, est suggérée comme facteur étiologique dans le trouble borderline également29. En plus, les conduites dissociantes, ou conduites à risque, comme conséquences de la mémoire traumatique sont à l’origine de risques pour la santé, ainsi que de revictimisation30.

1 Vuillermoz, C. (2017). Conditions de vie, état de santé et recours aux soins des femmes sans logement [Thèse de doctorat en santé publique et épidémiologie]. Université Pierre et Marie Curie – Paris VI, Paris, France. Retrieved from https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-0162215-

2 Laporte, A. & Chauvin, P. (2004). Samenta : rapport sur la santé mentale et les addictions chez les personnes sans logement personnel d’Ile-de-France. Observatoire du Samu social. https://www.hal.inserm.fr/inserm-00471925/

3 Mayock, P., Sheridan, S., & Parker, S. (2015). ‘It’s just like we’re going around in circles and going back to the same thing …’: The dynamics of women’s unresolved homelessness. Housing Studies, 30, 877-900. doi:10.1080/02673037.2014.991378

4 Jovelin, E. (2017). La honte des pauvres : l’exemple des femmes SDF. Pensée plurielle, 44, 73-83. doi:10.3917/pp.044.0073

5 Laporte & Chauvin, 2004

6 Poncette, A. (2020). Les dénis et luttes de reconnaissance dans les trajectoires de vie de femmes sans domicile [Mémoire de master non publié]. Université Catholique de Louvain.

7 Bereni et al., 2012, cités par Loison-Leruste & Perrier

8 Baptista, I. (2010). Women and homelessness. In E. O’Sullivan, V. Busch-Geertsema, D. Quilgars, & N. Pleace (Eds.), Homelessness research in Europe (pp.163- 185). http://www.feantsaresearch.org/spip.php?Article132;

Italiano, P. & Kuçukyildiz, U. (2016). Femmes et enfants en errance, le sans-abrisme au féminin : Recherche-action sur le parcours des femmes avec enfants au sein de trois structures d’accueil en Wallonie et à Bruxelles (D/2848/2016/18).

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May, J., Cloke, P., & Johnsen, S. (2007). Alternative cartographies of homelessness: Rendering visible British women’s experiences of ‘visible’ homelessness. Gender, Place & Culture, 14, 121-140. doi:10.1080/09663690701213677

9 Neyrand, G. & Rossi, P. (2004). Monoparentalité précaire et femme sujet. Érès.

10 Legrand, M. (2018). Sans-abrisme et féminisme: Des enjeux à croiser. Chronique féministe, 121, 35-36.

11 Pape, P. & Rondiat, B. (2018). Sans-abrisme et prostitution: Une analyse féministe et de terrain. Chronique féministe, 121, 40-43.

12Vuillermoz

13 Quesemand-Zucca, S. (2007). Je vous salis ma rue: Clinique de la désocialisation. Stock.

14 2006, cité par Quesemand-Zucca

15Poncette

16 Jovelin ;

Vuillermoz;

Italiano & Kuçukyildiz;

Mayock et al.;

Baptista;

May et al.;

Laporte & Chauvin, 2004;

Declerck, P. (2001). Les naufragés : Avec les clochards de Paris. Paris, France : Pocket.

17 Exner, J. E. (2003). Manuel d’interprétation du Rorschach en système intégré. Frison-Roche. (p.25)

18 Exner

19 Salmona, M. (2012). Mémoire traumatique et conduites dissociantes. In R. Coutanceau, J. Smith, & S. Lemitre (Eds.), Trauma et résilience : Victimes et auteurs (pp.113-120). Dunod.

20Blairy, S. (2016, février). Les troubles de l’humeur [diapositives].

21 Honneth, 1992, cité par Guéguen, H. & Malochet, G. (2012). Les théories de la reconnaissance. La Découverte.

22 Pichon, 2010, citée par Achard, C. (2016). Sans-abrisme et errance : Entre causes et conséquences. Le sociographe, 53, 85-96. doi:10.3917/graph.053.0085

23 Koss et al., 2003; Macmillan, 2001, cités par Hlavka, H. R., Kruttschnitt, C., & Carbone-López, K. C. (2007). Revictimizing the Victims?: Interviewing Women About Interpersonal Violence. Journal of Interpersonal Violence, 22, 894–920. https://doi.org/10.1177/0886260507301332

24 Morgan & Janoff-Bulman, 1994; Turner,Wheaton, & Lloyd, 1995, cités par Hlavka et al.

25 Laporte, A., & Chauvin, P. (2010). Samenta : Rapport sur la santé mentale et les addictions chez les personnes sans logement personnel d’Ile-de-France. Paris, France : Observatoire du Samu social.

26 Mayock et al.

27 Muñoz, Panadero, Pérez-Santos & Quiroga, 2004 ; Institute of Medicine, 1988 ; Wright, Devine, & Eddington, 1993 ; Muñoz, Vázquez, Bermejo, & Vázquez, 1999 ; Wong, & Piliavin, 2001, cités par Muñoz, M., Crespo, M., & Pérez-Santos, E. (2005). Homelessness effects on men’s and women’s health. International Journal of Mental Health, 34, 47-61. https://doi.org/10.1080/00207411.2005.11043400

28 Salmona

29 Gunderson & Gabbard, 2000, cités par Schiltz, L., Ciccarello, A., Ricci-Boyer, L., & Schiltz, J. (2014). Grande précarité, psycho-traumatisme, souffrance narcissique : résultats d’une recherche-action à méthodologie quantitative et qualitative intégrée. Annales Médicopsychologiques, 172, 513-518. https://doi.org/10.1016/j.amp.2013.05.029

30Salmona

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